Lola LAFON : "De ça, je me console"

   Après Une fièvre impossible à négocier (2003), histoire d’une reconstruction après un viol, Lola Lafon – également auteure-interprète de chansons - publie un deuxième roman, De ça je me console (Flammarion, 2007). 

Il s’agit, là encore, d’un récit mené par une narratrice, roumaine, « entourée de Presque Morts affolés d’être encore vivants ». C’est l’histoire de cette jeune fille, révoltée, qui refuse d’être semblable à ces « jeunes jeunes jeunes », de se changer les idées, ne pas se prendre la tête d’être tranquille, cool, ouverte… L’histoire, aussi, de son amitié (ou de son amour) pour une jeune Italienne, qui disparaît soudainement et mystérieusement - celle avec qui elle se sent « délivrée d’être née fille pour les garçons ». 

Mais rien de nombriliste dans ce récit à la première personne, occasion de mettre en scène des personnages magnifiques : l’amie italienne, avec son accent incorrigible et ses colères justifiées ; le père, humaniste rêveur, passionné par les livres ; la mère qui vit avec les Morts, l’oncle braqueur devenu célèbre, les vieux du café Gorizia, l’Apatride…

C’est surtout l’histoire de quelqu'une qui cherche comment changer ce monde et refuse de se contenter des chemins pseudo-révolutionnaires, comme les manifestations : « ce simulacre, défiler dans un parcours autorisé de 14 heures à 17 heures, le samedi » (à ce propos, voir le savoureux pamphlet de Jean-Pierre Lecercle, Remarques sur le mode de manifester… 1996-2006, éd. Place d’armes, 2006). 

Comment faire pour ne pas rester spectatrice du « hold-up planétaire » ? Ne pas être happée par ce monde qui cherche à « nous rendre témoins de cette misère banale, complices dans notre silence apeuré, pendant qu’on enjambait chaque jour des corps sur des bouches d’aération » ? Comment ne pas être responsable, coupable, de cette misère-là ? On collabore tou.te.s, « par inadvertance, ou insouciance ».

C’est donc l’histoire d’une quête, de la recherche d’une forme d’engagement qui ne serait pas adhésion : « Je cherchais des gens qui poseraient leurs mains bien à plat sur mes pieds et les maintiendraient fort sur le sol. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, ça n’aurait pas eu pour résultat de m’immobiliser, ça ferait simplement que mon cou se placerait bien dans l’alignement de mon dos et je pourrais alors remarcher, plus fluide, dans la vie. »

Évidemment, la critique n’épargne personne, surtout pas ces révolutionnaires en quête de bonne conscience - « l’équstrèmeuh gauaucheu » - comparés à des urgentistes : « D’une mauvaise nouvelle à une autre, d’une annonce du gouvernement à la suivante, ils fonçaient, équipés d’instruments anciens et mal adaptés, comme des mégaphones, des tracts, des pétitions et des revendications concernant des lois qui seraient votées tranquillement, dans des endroits où le brouhaha de la manif ne parvenait pas. » Les urgentistes, « je voyais mal ce qu’ils espéraient, à part coller des bouts de pansement sur leur chemin, dont ils savaient eux-mêmes qu’ils se décolleraient, avec tout ce sang qui coulerait sans attendre, derrière le sparadrap. »  

Ce livre comporte plusieurs entrées. On peut le lire comme un dictionnaire des idées reçues, sorte de bêtisier qui recense les principales âneries de notre époque. Ou entrer dans l’univers de la narratrice, découvrir ce qu’elle aime (certains livres, le pouvoir de la danse, la musique, et les listes : « à Ne Pas Oublier »). Il y est aussi question, bien sûr, du travail, de la gratuité, de l’Histoire, de la police, de la lutte des classes, de la lutte armée, de la guerre qu’on vit tou.te.s ici et maintenant, du génocide, de la mort… et de la poésie, toujours présente dans le style de l’auteure, qui fait entendre plusieurs voix en écho de la sienne : celles des ses proches, du peuple juif roumain, des écrivains du XVIIIe siècle, des terroristes des années 70… C’est un livre, en somme, qui - comme les phrases de l’Apatride, selon la narratrice - « m’ont ouvert un espace ». C’est en tout cas un de ces livres qu’on regrette d’avoir terminé, dont les personnages deviennent autant de compagnons pour nous et dont les questions nous hanteront encore pendant longtemps. C’est, finalement, notre histoire à tout.te.s, qui sommes à la recherche de nouvelles (ou anciennes) pratiques pour faire… la révolution. Puisque, de ce monde-là, non : on ne s’en consolera pas.

Caroline Granier