Des lettres de prison fécondes

Viviana "Délit d'innocence, lettres des geôles du Brésil et d'Italie"



Fin mai 1986, Viviana, une argentine de trente et un ans, grande voyageuse, est arrêtée à Rio de Janeiro. Suite à une dénonciation pour détention et trafic de drogue, elle attend une demande d'extradition de l'Italie. Pendant un an, Viviana ne cessera de clamer son innocence. Fin juin 1987, elle est extradée vers l'Italie où elle sera finalement jugée. Compte tenu du manque de preuves elle sera condamnée au total exact du temps passé en prison ... les lettres qu'elle a envoyées à son père pendant ces mois de rétention sont réunies dans ce livre. Pour la plupart, elles concernent son séjour dans une prison de Rio de Janeiro, plus exactement une dépendance de la Police où sont renfermées les détenues préventifs.


Une force rare se dégage de ces missives. Il y a avant tout le quotidien de l'enfermement, l'angoisse de l'issue, l'attente, la dureté des procédures juridiques, la succession de promesses, des illusions, des espoirs et des désespoirs. "Qu'est ce que je savais, moi, de l'espoir avant de rentrer ici ? De cette bienfaisante sensation qui soudain nous envahit la poitrine quand le poids de l'angoisse est trop grand, de cette consolation toute puissante qui inonde notre coeur enflammé comme une eau
fraîche ?"
(p.21).


Peu à peu, le lecteur approche l'atmosphère de l'enfermement, accompagne les variations de l'état d'esprit de l'auteur. Pourtant, jamais les moments de déprime n'étouffent un puissant souffle intérieur, le sens du beau, la sensibilité aux petites choses du quotidien, les petits bonheurs si grands. Viviana transmet surtout le temps de la prison. Plus qu'un temps arrêté c'est "un temps élastique" (p.76), qui colle à l'absence de vie. Aussi le temps de la nuit, où le rêve cherche la liberté.  "Je vis, je dors sous contrôle, de même que j'écris sous contrôle. Mais personne ne contrôle mes rêves." (p.30).


Le deuxième intérêt du Délit d'innocence est le témoignage livré de l'intérieur d'une prison brésilienne, qu'il importe de relativiser, puisqu'il s'agit d'un espace de rétention provisoire, régi par des règles moins barbares que celles de l'énorme complexe carcéral brésilien. Il y a, comme c'est souvent le cas dans ces endroits, la solidarité et la camaraderie entre les prisonnières, les mesquineries et les rivalités aussi. Le quotidien est gris, ici et là, enluminé d'histoires drôles, qui renvoient au monde complexe du dehors, de la société brésilienne, et pas seulement. Ainsi ce minable ancien tortionnaire argentin qui cherche à se faire pardonner par les autres prisonniers, le vieux noir de Guyenne qui promet la liberté à celles et ceux qui suivent ses cérémonies à Oxalà, ces noirs africains, clandestins trouvés dans les soutes d'un cargo sur le port de Rio (déjà en 1986 ...), deux femmes paysannes portugaises à la recherche de leurs hommes émigrés, arrêtées à Miami avec de faux passeports brésiliens et qui se retrouvent à Rio ...


On vous parlait ci-dessus du temps arrêté de la prison. En lisant le témoignage de Viviane, je me suis aperçu que le temps de la grande histoire a, lui aussi, des grandes plages d'élasticité !


Parmi les histoires drôles glanées dans les pages de Délit d'innocence, il y a celle de Monsieur Castor de Andrade, mafieux, homme influent dans les cercles d jeu clandestin de Rio – dit Jogo do Bicho – lequel, comme le veut la règle, finance une des grandes écoles de samba des favelas, Mocidade Independênte. "Invité d'honneur", et temporaire, du centre de rétention, cet individu mène grande vie au su et vu de tous les prisonniers. "Sans horaire établi, la famille vient lui rendre visite, ainsi que des douzaines d'avocats, de ministres, des directeurs de chaînes de télévision, d'illustres footballeurs ..." (p.81). Nous étions en 1989 ! Depuis, me direz-vous, bien des choses se sont passées dans ce grand pays qu'est le Brésil. Un parti issu directement d'une puissante vague de luttes sociales et ouvrières, le Parti des Travailleurs, est arrivé au pouvoir de l'Etat. Un ancien ouvrier métallurgiste et chef syndical, Lula, fut élu à deux reprises président du pays. Le bonhomme s'est entouré d'anciens gauchistes pétri d'obéissance, d'opportunistes, et d'autres individus qui étaient les deux choses à la fois, a promis la fin de la misère et le début d'une ère radieuse. Laquelle s'est révélée n'être qu'une triste reproduction de celle que tous ces braves gens avaient, en leur temps, dénoncée. A telle enseigne que, ce nouveau parti issu de la classe ouvrière est aujourd'hui l'avant-garde du néolibéralisme en Amérique du Su, saupoudrant de quelques politiques populistes la corruption gigantesque de la nouvelle classe politique de formation gauchiste. Le thème est trop vaste pour qu'on le développe ici ...


 Je reviens donc à l'histoire de Monsieur Castor de Andrade. Vingt ans plus tard, presque jour pour jour, que découvre le lecteur de passage dans la presse brésilienne, plus exactement dans A Folha de Sao Paulo, du mercredi 6 février 2008 ? Le 6 février 2008, Monsieur Aniz Abraao Davi, familièrement connu comme Seu Anizio, figure grosse et grasse du réseau mafieux du Jogo do Bicho de Rio, sort de prison après plusieurs mois d'arrestation, pour assister au défilé de l'école de Samba Beija-Flor, dont il est le financier déclaré. Il déclare à la presse "Je vais bien". Ovationné par des milliers d'adeptes de Beija-Flor, Seu Anizio reçoit, dans sa loge du sambodromo [sorte de stade réservé au défilé des écoles de samba], plusieurs députés et hommes politiques, dont l'actuel ministre du travail Carlos Lupi qui se réjouissent publiquement de sa libération. Ce même Carlos Lupi qui fut naguère un syndicaliste de combat, devenu aujourd'hui apparatchik du PT.


C'est que le temps est élastique, en prison comme en société. On ne le vit pas pareil, c'est certain ! Mais, du moment qu'on est dans la reproduction de ce système tel qu'il est, alors c'est, partout, un temps arrêté.


 En attendant un autre temps, celui des ruptures et de la subversion, des textes comme Délit d'innocence sont précieux car ils invitent à imaginer un autre monde. Est-ce vraiment un paradoxe que des réflexions de prisons nous donnent confiance dans l'être humain ?


Charles REEVE

avril 2008


(Editions Guillemain - traduction de Christianne Aubard - juin 2007 – 137 p., 13,90 €)