Chants d'orties : interview avec les éditeurs

 

 

Tout d'abord, pourquoi une nouvelle maison d'édition ?

 

Thierry : L’idée a germé quand j’ai proposé aux Editions libertaires mon recueil de nouvelles Noir horizon. La réponse fut positive, à condition d’attendre car d’autres livres avaient la priorité. Ces livres sont des essais politiques, des témoignages en rapport avec le mouvement libertaire. L’atelier de création libertaire a publié aussi mon premier roman, La caravane des oubliés. Mais chez eux aussi, la littérature a une place secondaire. Depuis 1978, ils n’ont publié que 4 ou 5 romans. Alors, je me suis dit que créer une maison d’édition de littérature sociale et prolétarienne pouvait être une bonne idée.

 

Béatrice : Oui, en fait il y a beaucoup d’éditeurs militants mais très peu spécialisés dans la littérature. 

 

Comment avez-vous démarré ? (moyens financiers, illustrateur, imprimeur)

 

Thierry : Avec 800 euros en poche, pas plus, nous avons tous deux créé une association, Chant d’orties, structure la plus simple qui ne demande aucun apport financier. On s’est dit qu’on allait d’abord publier nos livres (Béatrice écrit aussi), en se basant sur l’exemple des maisons de production de musique. Je pensais par exemple à Irfan production, la maison des Ogres de Barback. Mais chose étrange, autant ce genre d’initiative est bien vu dans la musique, car c’est un signe d’indépendance, autant, en littérature, elle est symbole d’amateurisme et de livre de mauvaise qualité. Je pense que c’est dû aux arnaques des éditions à compte d’auteur. Nous voulons prouver le contraire et beaucoup de gens ont été surpris de la qualité du premier livre.

 

Béatrice : En fait, pour lancer la maison d’édition il fallait faire simple, donc nous auto-publier. Puis Jean-Pierre Levaray nous a proposé le manuscrit d’A quelques pas de l’usine. Mais notre but est aussi de donner la parole à de jeunes auteurs pour leur premier roman. 

 

Thierry : Après avoir créé la structure, on a cherché un imprimeur. Avec 800 euros, tu imagines qu’on ne pouvait pas tirer beaucoup d’exemplaires. On ne voulait pas non plus prendre de risques. Or le numérique, contrairement à l’offset, permet d’imprimer un bouquin en peu d’exemplaires. Il existe un site sur internet, imprimer mon livre, qui a des prix très intéressants. On a donc sorti Noir horizon à 200 exemplaires pour moins de 800 euros. Béatrice a fait la maquette et la mise en page du livre sur ordinateur. Nous avons tout fait nous même grâce à l’aide de ce site. Quant à l’illustrateur, je connaissais déjà Matt Mahlen, car c’est lui qui a fait la couverture de La caravane des oubliés. Le projet lui a plu. Il a même fait 12 vignettes à l’encre de chine pour illustrer les nouvelles du recueil. Un super boulot. 

 

Béatrice : C’est grâce à lui qu’on s’est dit que le livre illustré, pour adultes comme pour enfants, pouvait devenir un signe de reconnaissance des livres de Chant d’orties. C’est aussi un clin d’œil aux livres de littérature de la fin 19e, début 20e.

 

Thierry : En septembre 2007, le livre est sorti. Notre objectif était alors de rentrer dans nos frais pour sortir un autre bouquin et ainsi de suite. Mais la diffusion et la vente nous posaient problème.  C’est ce qu’on n’aime pas faire en général. Heureusement, j’avais un peu d’expérience à la suite de la sortie de La caravane des oubliés. ACL n’ayant pas de diffuseur, j’ai dû prendre mon courage à deux mains pour faire la promo du livre auprès des libraires, contacter les organisateurs de salon. J’ai fait des débats et des lectures et rencontré pas mal de monde. Les structures libertaires et alternatives nous ont beaucoup aidés. Notre idée était de créer un réseau de distribution avec des correspondants un peu partout en France. Mais là, on se heurte au système capitaliste et aux problèmes de fric, car malheureusement compter sur la motivation d’une personne ne suffit pas. 

 

 

Quelle est votre ligne éditoriale (publierez-vous seulement des romans/nouvelles ou aussi des essais ?)

 

Thierry : Notre objectif est de publier de la littérature sociale et prolétarienne. Pour dénoncer tous les méfaits du capitalisme et pour montrer qu’il y a d’autre possibles. Cela passe par des romans, des recueils de nouvelles, des polars, des albums aussi bien pour les adultes que pour les enfants. 

 

Béatrice : A notre avis, littératures jeunesse et adulte sont indissociables, il est aussi important de toucher les adultes que de sensibiliser les enfants. On veut aussi mettre en avant un point de vue libertaire.

 

Thierry : Nous n’avons pas l’intention de publier d’essais, d’autres le font très bien, et dans l’édition libertaire et alternative, il y a pléthore en la matière.

 

Activité militante et écriture : pour vous laquelle découle de l'autre ?

 

Béatrice : Il n’y a pas de différence !

 

Thierry : Les deux sont liés, car écrire est un engagement, un acte militant. Raconter une histoire, c’est prendre un point de vue. Par ailleurs, mon engagement nourrit mes textes. Les rencontres que je fais, qu’elles soient militantes ou pas, se prolongent dans mes écrits. Elles me permettent d’être, d’une certaine manière, la voix de ceux qui n’ont jamais la parole ou qui n’ont pas les moyens de s’exprimer, comme bon nombre de dépossédés (vagabonds, sans papiers, Roms, Tsiganes, exclus, etc.). Mais l’écriture permet d’aller plus loin, de faire vivre des sentiments, de donner de la chair aux personnages. C’est moins sec qu’un tract. 

 

Béatrice : Ecrire permet également de proposer une vision utopique, au sens le plus noble du terme, de ce que pourrait / devrait être la société. En ce sens elle véhicule des idées profondément « politiques ».

 

Pourquoi avoir choisi l'écriture comme moyen d'expression ?

 

Thierry : Tout a commencé quand ma fille est née. J’ai ressenti le besoin de mettre sur papier les émotions qui me traversaient. J’ai écrit un journal pendant deux ans et demi (entre-temps, il y a eu la naissance de mon fils), et puis une envie s’est manifestée, celle d’inventer des histoires, de sortir de mon quotidien, de raconter l’histoire des autres. C’était aussi la nécessité de sortir de la consommation, car je suis persuadé qu’on a tous la capacité de créer et qu’il suffit juste d’un petit quelque chose pour se lancer. 

 

Béatrice : Ecrire est un besoin vital, une sorte de soupape de sécurité quand le monde qui t’entoure t’oppresse trop. A travers l’écriture et la publication tu te sens aussi moins seul puisque tu découvres des lecteurs qui adhèrent à ton texte. Les rencontres que l’on fait dans des débats ou lors de salons sont extrêmement riches. C’est fabuleux de voir des inconnus s’approprier ce que tu as écrit, lui donner une autre dimension.

 

Thierry, quels sont tes rapports avec les gens sur qui tu écris ; qu'ont-ils pensé des nouvelles publiées (ont-ils voulu avoir un "droit de regard" ou ce genre de choses)

 

Je crois que j’ai beaucoup de chance. Toutes les personnes que j’ai rencontrées et que je suis retourné voir ont accepté de me raconter des moments de leur vie et même plus parfois. Quand j’avais en tête une histoire de déni de grossesse, j’ai eu besoin de trouver un lieu où elle pouvait se dérouler. Avec un ami, nous avons sillonné les rues d’une petite ville picarde, Tergnier, et là juste à la périphérie, entre un supermarché, une voie ferrée et d’énormes pylônes d’une centrale électrique, j’ai aperçu une caravane dans un terrain vague. On s’est approchés, un Rottweiler s’est mis à aboyer et un type est sorti. Je lui ai expliqué que j’écrivais des histoires sur des gens comme lui. Je crois qu’il m’a pris pour un journaliste. Il nous a proposé de venir boire un verre dans la caravane. Ce fut le début de rencontres qui ont duré plus de deux ans. Il avait besoin de parler, de raconter son existence. Je me suis rendu compte que pratiquement personne n’écoute les gens comme lui. Tous ces déracinés sont seuls avec leur solitude. Un jour, une vieille dame, une ancienne voisine, m’a raconté sa vie d’alcoolo. Elle pleurait devant moi, et pourtant elle a continué. J’ai écrit une nouvelle, 30°, et je suis retournée la voir avec le texte. Elle l’a lu et l’a trouvé très bien. J’avais juste commis une erreur sur son ancien métier. Ceux que j’ai revu ont  fait la même chose. Etrangement, aucun ne m’a dit vraiment ce qu’il ressentait, comme si cette lecture était douloureuse. En tout cas, aucun ne s’est opposé à la publication. Quant à Gilou, le vagabond de La caravane des oubliés, je suis allé à Tergnier lui donner le livre. Je ne l’avais pas vu depuis un an et je ne savais pas s’il était encore en vie. En sortant de la gare, j’ai marché jusqu’à la rue principale, et là, sur une petite place, je l’ai vu avec d’autres types. Je lui ai montré le livre, il m’a regardé droit dans les yeux et m’ a dit : « je suis fier de toi » puis il m’a embrassé. Je sais qu’il ne l’a pas lu – il ne sait pas lire – mais avoir l’objet avec lui, c’était, je crois, lui rendre sa dignité.

 

En tant qu'éditeur, qu'attendez-vous d'un écrivain ? serez-vous plus sensible au fond, à la forme etc ...

 

Thierry : On attend d’abord qu’il raconte une histoire, qu’il montre plus qu’il n’explique. Qu’il y mette ses tripes. On est sensible à tout, la forme et le fond, ça va ensemble. Un autre point important, la justesse du propos. 

 

Béatrice : Nous lisons les manuscrits tous les deux et nous en parlons beaucoup avant de prendre la décision de publier.

 

Votre définition de l'écriture "engagée" (ou "sociale") ; où vous situez-vous par rapport au roman social de type 19ème (par exemple) ? Y a t il d'après vous une tradition toujours vivante de ce genre littéraire ?

 

Thierry : Je n’ai pas vraiment de définition de l’écriture « engagée », je me méfie des classifications. Oui, il y a une tradition de la littérature sociale. Personnellement, je ne sais pas où me situer, il faut demander ça à d’autres. Par contre, je me sens proche de gens comme Thierry Maricourt et Jean-Pierre Levaray qui pour moi représentent ce courant aujourd’hui. Et j’espère qu’il y en d’autres que nous pourront publier. Je suis sensible aussi aux nouvelles de Régis Phily, écrivain ouvrier et syndicaliste des année 80, à Henri Poulaille pour remonter plus loin, à des auteurs américains, comme Steinbeck, Erskine Caldwell, Jack London, Larry Brown et Chris offut, aux auteurs suédois, tels que Harry Martinson et Stig Dagerman. Par contre, je trouve qu’un écrivain comme Emile Zola a une vision caricaturale de l’ouvrier et c’est peu dire.

 

Béatrice : En ce qui concerne la littérature engagée actuelle, s’il y a peu de publications en comparaison des essais, traités …, elle est bien présente. Je ne pense pas qu’il y ait « continuité » avec le roman social du 19e car il s’agissait d’un genre assez codifié. Il y a un vrai mouvement de littérature engagée moderne mais les auteurs actuels proposent des textes de styles très variés.  Cette diversité est une vrai richesse.

 

Et pour les autres styles littéraires (théâtre par exemple) ou artistiques (cinéma ...)

 

Thierry : Pour le théâtre, je ne saurais dire, mais le cinéma, oui, il y a un cinéma engagé et social. Il n’ y a qu’a voir les films des frères Dardenne, de Ken Loach, de Chris Marker ou de Peter Watkins qui va très loin dans la réalisation de films (comme la commune, le dernier que j’ai vu de lui), et j’en oublie beaucoup.

 

Quelle publicité est faite autour de la maison d'édition, quel est le public visé et le public touché

 

Thierry : Nous avons le soutien des librairies libertaires et alternatives. Pour l’instant, nous commençons doucement (3 livres à l’heure actuelle en une année d’existence) mais ça marche plutôt bien, l’accueil est bon, et, depuis février 2008, Court-circuit diffuse nos livres. Nous avons changé d’imprimeur et travaillons maintenant avec le Ravin bleu – l’imprimeur du Monde libertaire. C’est important de travailler avec des amis qui partagent les mêmes idées. Mais notre but est aussi de toucher tous les publics, de faire prendre conscience aux lecteurs que le système capitaliste n’est pas au service des individus, qu’il nie au contraire l’individu, le broie et que sa violence n’est pas le fruit du hasard ; qu’un monde différend, solidaire, basé sur la justice sociale est possible. 

 

Béatrice : Chant d’orties bénéficie d’un bel accueil dans les milieux engagés mais ce qui nous marque le plus c’est, comme je l’ai déjà dit, le vrai intérêt suscité chez des gens qui ne militent pas. On a l’impression de leur ouvrir une porte sur un autre possible, et, qui sait, les inciter à se bouger.

 

Existe-t-il d'après vous une crise de l'engagement militant ? si oui y aurait-il un parallèle à faire avec une crise de l'écrit ? (le livre n'étant plus vu comme un outil de "propagande" ou d'éducation pour beaucoup mais plutôt comme un simple "produit culturel" au même titre que la télévision par exemple)

 

Béatrice : Si on fait un parallèle entre crise de l’écrit et engagement militant, je pense qu’il y a beaucoup à dire. Il y a une crise dans le monde de l’édition mais les éditeurs militants s’en tirent malgré tout bien mieux que les grands éditeurs. Cela tendrait à prouver qu’apparemment les gens s’engagent peu dans l’action militante mais qu’au fond ils n’ont pas perdu tout espoir. Il faut arriver à faire qu’ils dépassent leurs blocages quant à se mobiliser concrètement.

 

Thierry : Je ne sais pas s’il y a une crise de l’engagement militant, par contre je croise beaucoup de gens résignés. Mais il y aussi un tas de personnes qui font le même constat que nous sur le système capitaliste et qui sont prêtes à croire en quelque chose. Il suffirait d’un petit rien pour qu’elles se mettent à espérer et à agir. Le message libertaire peut être ce petit rien et la manière dont nos livres sont bien accueillis par un public plus large le prouve.

 

Site internet : http://chantdorties.free.fr