critique du système technicien : droit de réponse

Publié le par l'équipe de La Rue

Du dogme scientiste et autres miroirs aux alouettes auxquels certains anarchistes se laissent prendre…


Un samedi à La Rue, y avait Paul et Mickey…


Dans un numéro précédent du Monde Libertaire (5-11 novembre), le dénommé « Pâté d’alouette » (surnom qui lui a été décerné par Pièces et Main-d’œuvre), habitué des polémiques, tourne en ridicule les arguments contre le système technicien avancés lors d’un débat autour du livre La Tyrannie technologique (éd. L’Échappée, 2007) organisé à la bibliothèque La Rue (le 16 mai 2009). En tant que co-organisatrice de ce débat, et parce que ce thème me tient à cœur (je considère en effet que toute critique du capitalisme actuel et toute tentative pour construire une alternative libertaire est vaine si elle ne s’attaque pas au système technicien), je voudrais répondre à PA – non sur le fond (car s’il n’a pas été convaincu par la lecture d’Ellul ou d’Illich, par les différents articles et livres sur ce thème ainsi que par les différents débats auxquels il assiste assidûment, il ne le sera sans doute pas davantage par un énième article) - mais pour démentir certaines affirmations avancées dans son article. Regrettant au passage que notre ami ne se soit pas davantage exprimé lors de cette « discussion », qui aurait pu ainsi grâce à sa participation devenir un « débat ».


Car je voudrais rappeler au passage que l’équipe de la bibliothèque La Rue (qui est certes, comme le dit Pâté d’alouette, une « sympathique » et « jolie » bibliothèque anarchiste mais qui refuse qu’on lui dise : « sois belle et tais-toi ! » et se voudrait aussi un lieu de remise en questions !) a la volonté de sortir des sentiers battus de l’anarchisme (apologie de Proudhon, vie de Louise Michel, éloge de la Commune, apologie du fédéralisme, etc.) pour aborder des sujets parfois polémiques – comme la déconstruction des identités sexuées, l’anti-productivisme, la décroissance… et pourquoi pas, prochainement, l’anti-spécisme ? (peut-être aurons-nous le plaisir d’y voir une sympathique et jolie alouette qui refuse d’être transformée en pâté !!!). La critique du système technologique fait partie de ces sujets qui divisent – sujet pourtant porté par tout un courant libertaire (par exemple le collectif Pièces et Main-d’œuvre ou le groupe Oblomov) – mais qui ne fait pas l’unanimité au sein du mouvement anarchiste. Et c’est pourquoi nous avons envie de porter cette réflexion au sein de notre bibliothèque, afin qu’il en résulte une discussion – mais une discussion de bonne foi.


Des critiques d’un non-croyant singulièrement de mauvaise foi


             Or la façon qu’a Pâté d’alouette de tourner en ridicule ou de simplifier à l’extrême certains aspects de la discussion, en sortant des éléments de leur contexte, me paraît injuste et m’oblige à démentir certaines affirmations.


Non, les opposants au système technicien ne critiquent pas en bloc LA technique (ni Ellul ni Illich ne condamnent la bicyclette !) mais portent un regard critique sur le système qu’impliquent les objets techniques (par exemple, qui dit automobiles dit autoroutes) : quels changements opèrent-ils dans la société, quels effets ont-ils en terme de coût écologique, gain d’autonomie, lien social, etc. ? Ce questionnement, qui amène à remettre en cause le mythe du « progrès », nous semble nécessaire et salutaire.


Autre mensonge véhiculé par Pâté d’alouette : les opposants au système technicien se livreraient à une « critique partiale occultant le capitalisme d’État ». Nous disons au contraire que le capitalisme actuel a besoin des nouvelles technologies, et aussi que l’abolition du capitalisme ne suffira pas à permettre une société libertaire si nous restons esclaves du système technicien – ce qui est différent.


              Par ailleurs, en appeler à Louise Michel et ses croyances scientistes bien de son temps me semble un argument ô combien discutable ! (Pendant qu’on y est, pourquoi ne pas arguer de l’antiféminisme de Proudhon pour remettre en cause tout débat critique du sexisme !!!). Mais soit, laissons-nous entraîner sur ce terrain – et profitons-en pour jeter un coup d’œil sur le regard porté sur la science à l’époque de Louise Michel.


De la nécessité de savoir si Louise Michel défend ou non la science


              À la fin du 19e siècle et au début du 20e, plusieurs anarchistes sont critiques de la science, à commencer par Bakounine qui lui oppose l’art (dénonçant la menace qui pèse sur l’humanité, le gouvernement des savants, le règne de la science immuable et impersonnelle : « La science est au contraire l’immolation perpétuelle de la vie, fugitive, passagère, mais réelle, sur l’autel des abstractions éternelles », dans Dieu et l’État, 1895). Mais ce sont surtout les écrivains qui posent le problème de l’usage des découvertes scientifiques : comme Han Ryner (en particulier dans son utopie Les Pacifiques écrite en 1904). Et c’est chez Mécislas Golberg que l’on trouve la critique de la science la plus virulente. Dans un inédit (probablement écrit en 1898), intitulé « Culte de la raison », il met en cause la science, qui, érigée en nouveau dogme, sous prétexte de libérer les hommes, a fini par les enfermer dans un système de faits totalitaire. Il y montre que les progrès de la science et de la technique réduisent finalement la liberté des individus – dans une critique de la technique qui annonce les analyses de Jacques Ellul :

« Malgré les conquêtes et les découvertes des sciences nous ne savons plus aimer et haïr ; malgré les données de la physique et de la chimie, nous manquons de l’eau, de l’air et du pain ; malgré les aéronautes, le monde est étroit ; malgré la puissance électrique, la vie est lente et monotone. Malgré tant de lumières nous nous cognons dans l’obscurité ; les baromètres, les chronomètres, les thermomètres, et tous les mètres possibles ne peuvent garantir notre vie et notre demain. Aussi la science actuelle, constituée en dogme qui ordonne les volontés, est stérile et même malfaisante ».

             Enfin, pour en revenir à Louise Michel, elle présente dans ses romans (en particulier Les Microbes humains ou Le Monde nouveau, parus en 1886 et 1888), une vision de la science nettement plus équivoque que dans ses textes théoriques – incarnée dans la fiction par le personnage de Gaël, savant fou et criminel.


Quand on a un marteau à la place du cerveau, on voit tous les problèmes sous forme de clous (proverbe africain)


Enfin, je voudrais rappeler pour finir que l’anarchisme n’est pas une idéologie (un ensemble d’idées figées dans le temps) mais serait plutôt une méthodologie (l’art d’accorder les fins et les moyens). C’est pourquoi nous ne sommes pas de « crédules émules d’Ellul » - même si la formule allitérative est jolie ! – mais nous avons la volonté de puiser à sa pensée de quoi nourrir notre propre réflexion. Que cela suscite « incompréhension et inquiétude » chez Pâté d’alouette – voilà qui a de quoi nous étonner. Et s’il a « beau [s’]acharner à essayer de comprendre ce que veulent nous expliquer ces opposants à la science […] » sans y parvenir, c’est peut-être que lui-même est aveuglé par une idéologie qu’il a du mal à remettre en cause. Nous ne pouvons que trop lui conseiller de « décoloniser son imaginaire », selon la belle formule de Serge Latouche.


Mais là encore, rien de nouveau sous le soleil noir de l’anarchisme : dès la fin du 19e siècle, nombreux ont été les prétendus révolutionnaires à se laisser prendre au miroir aux alouettes de la science et du productivisme. Il est vrai qu’ils se rencontraient alors davantage dans les rangs marxistes : les contemporains de Louise Michel l’avaient bien compris, eux qui dénonçaient tous les dogmatiques de la pensée, à commencer par « les socialistes autoritaires », incapables de se défaire de la « tradition religieuse » (« Ces braves socialistes, pour être conformes à la tradition religieuse, promettent la société où la production, la distribution, etc., seront organisées par la science » écrit Mécislas Golberg). Aujourd'hui ils se retrouvent plutôt à Lutte Ouvrière – où se plairait sans doute PA.


Bref, autant dire que nous nous revendiquons à La Rue de cette lignée de défricheurs, d’en-dehors, de questionneurs… Nous ne pouvons nous contenter de clamer « à bas le capitalisme ! à bas l’État », nous essayons d’analyser le système actuel et de trouver les outils les plus efficaces pour combattre toutes les formes de domination auxquelles nous sommes confronté.e.s.


Dussions-nous en perdre nos certitudes ! et dussions-nous contester certaines affirmations de Louise Michel !!!

 

 


CouvTechno.jpgCaroline Granier, bibliothèque LA RUE

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Pierre S. 11/02/2010 15:35


Bonjour, la Rue et Caroline

J'ai lu ton plaidoyer à propos de la discussion sur la technique et PatédAlouette. Personnellement je pense que tu ne vas pas assez loin.Passer de l'automobile à l'autoroute, si tant est que cela
est exact, cela reste pour autant un peu trop rapide. L'évolution technologique de la production, si elle a pour avantage évident d'économiser la force de travail et donc l'usure de tout un chacun
a comme effet d'exproprier l'humain du faire. Le recul de l'anarchisme est lié historiquement et chronologiquement à la mise en place du taylorisme et du fordisme. Il n'est pas question pour moi de
faire du primitivisme. J'ai tenté d'expliquer cela dans cet article "l'ouvrier et le trait http://mestextes.trusquin.net/spip.php?article101.

D'autre part il est indéniable que la technologie médicale doit énormément à l'évolution globale. Si cela peut apparaître contradictoire avec ce qui précède ce n'est qu'a première vue. Une des
taches des anars devrait être de remettre "à la mode" la production artistique comme artisanale.

Amicalement

Pierre