Prochain débat le 14 mars avec Jules Falquet

Publié le par l'équipe de La Rue

Le néo-libéralisme est-il sexiste ? 

Ou : une histoire de la mondialisation malheureuse – du point de vue des femmes en lutte.

Nous sommes d’accord : ce titre est volontairement provocateur ! – pour s’inscrire dans une polémique lancée dans le Monde Libertaire par El Nino qui a parlé d’« hétérocapitalisme » (19 février) - ce qui a fait réagir en particulier Jean-Marc Destruhaut (26 février 2009). Le livre de Jules Falquet, De gré ou de force, permet peut-être d’alimenter et de recentrer le débat. 

La mondialisation néo-libérale est sans cesse dénoncée chez les libertaires. Elle détruit nos vies, restreint notre liberté de mouvement, creuse les inégalités… Et elle se conjugue avec d’autres inégalités qu’elle n’a pas créées mais qu’elle vient renforcer : inégalités raciales, entre pays du Nord et pays du Sud, entre hommes et femmes… Il est parfois difficile pour les militant.e.s révolutionnaires de prendre en compte les multiples modes de domination que subissent les individus. En outre, peu de réflexions s’articulent autour du genre – ce concept sociologique qui désigne, non une propriété biologique, mais un rapport social de pouvoir, intimement lié à des positions de classe et de « race ». Ainsi, comme le précise l’auteure avec humour quand elle analyse la dialectique des sexes sur le nouveau marché du travail, avec les figures centrales des « hommes en armes » et des « femmes de service » : les « hommes en armes » possèdent parfois des ovaires et parmi les « femmes de service » on trouve beaucoup de travailleurs masculins !
 

Or c’est ici que le livre de Jules Falquet est particulièrement intéressant, car l’auteure montre bien que les grandes perdantes de la mondialisation sont les femmes, surtout pauvres et racisées. En effet, grâce à la mondialisation néolibérale, tous les systèmes de rapports sociaux de pouvoir (sexe, classe et « race ») se renforcent - la privatisation des ressources nationales et des services de chaque pays et l’écart de plus en plus grand entre riches et pauvres affectent particulièrement les femmes. Et ce que démontre de façon convaincante Jules Falquet, c’est que non seulement la mondialisation n’a pas apporté aux femmes une libération, mais qu’elle s’inscrit dans le sens d’un durcissement des rapports sociaux de sexe. La violence contre les femmes augmente avec l’extension du néolibéralisme : elle n’est pas un simple dommage collatéral mais elle constitue un pilier de la mondialisation.

De gré ou de force, comme l’indique le titre, montre comment les femmes sont embarquées dans la mondialisation, soit en l’accompagnant (persuadées par les institutions internationales et les gouvernements qu’elles peuvent y gagner quelque chose), soit en y résistant. Jules Falquet analyse en particulier comment les associations féministes ont réussi à introduire « la perspective du genre » dans l’agenda de l’ONU mais au détriment d’une militance politique gratuite, choisie et révolutionnaire, comme le montre l’analyse des féministes autonomes latino-américaines et des Caraïbes qui dénoncent l’ONGisation du mouvement féministe sous l’effet des financement et des discours des institutions internationales. Ces institutions essaient d’aménager le capitalisme, proposant par exemple des microcrédits aux femmes populaires des pays en développement, qui sont justement appauvries par les programmes d’ajustement structurel : « Contrairement aux apparences qu’elles ont réussi à se donner, les institutions internationales ne sont pas un acteur bienveillant ou neutre dans la mondialisation. Bien au contraire, elles apparaissent comme intimement liées aux gouvernements du Nord et aux intérêts des multinationales. » 

Le livre se termine par Trois questions aux mouvements sociaux « progressistes » : la guérilla salvadorienne du FMLN, l’Armée zapatiste de libération nationale du Chiapas, le Mouvement des sans-terre au Brésil, le mouvement féministe latino-américain et des Caraïbes. Où il apparaît clairement que si un mouvement social qui prétend transformer le monde est basé sur le maintien d’une division sexuelle du travail ou sur la structure familiale traditionnelle, il ne peut être révolutionnaire. 

Il est peut-être vrai de dire comme le fait Jean-Marc Destruhaut que le capitalisme « se moque éperdument de morale, de politique, du religieux ou d’éthique » et que toutes les discriminations qui l’accompagnent sont du ressort de l’État. Mais dénoncer l’oppression patriarcale conjuguée à l’oppression capitaliste n’est pas parler d’ordre moral, mais d’ordre économique et de conséquences sociales – surtout dans un contexte où les États ont de moins en moins de pouvoir politique et se font le relais des multinationales. Comprendre que les femmes sont les premières victimes de ce néo-libéralisme, c’est aussi comprendre comment le travail des femmes (précaire, flexible, dévalorisé) constitue le nouveau modèle de travail imposé à l’ensemble de la population.

C’est pourquoi le monde que nous cherchons à construire – comme conclut Jules Falquet – « ne doit pas seulement en finir avec les rapports de production capitalistes, mais aussi avec les rapports sociaux racistes et patriarcaux ». Et pour cela, il est toujours nécessaire que les mouvements révolutionnaires et féministes pratiquent un mouvement réflexif sur leurs pratiques – en articulant plusieurs grilles de lecture. De ce point de vue, un livre comme celui de Jules Falquet est précieux – car il peut à la fois apporter à celles et ceux qui luttent des outils théoriques utiles (en vulgarisant quelques concepts universitaires parfois mal connus) et en retour, alimenter la réflexion des chercheuses et chercheurs à partir des pratiques révolutionnaires actuelles (Jules Falquet s’appuie beaucoup sur les pratiques et analyses du courant « féministe autonome » latino-américain et des Caraïbes, qu’elle connaît particulièrement bien). 

Il y a donc plusieurs raisons de lire ce livre. Parce qu’il nous donne une analyse précise de la mondialisation du point de vue des opprimé.e.s. Parce qu’il le fait à travers le prisme du social et du féminisme. Parce que son auteure est à la fois sociologue universitaire et militante engagée. Et parce qu’il nous donne des outils pour penser et pour lutter.


Jules Falquet, De gré ou de force, Les Femmes dans la mondialisation, coll. « Le genre du monde » dirigée par Danièle Kergoat, La Dispute, 2008, 214 p., 21 euros. 
 

 

Caroline, LA RUE

(cet article est précédemment paru dans le Monde LIbertaire)

 

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